Coopérative funéraire : derrière le mot, quel modèle ?

Vassily Kandinsky - Several Circles
Face à la mort, nous devenons presque tous, un jour, les clients d’un secteur que nous connaissons mal. Les coopératives funéraires proposent de changer de perspective : et si les citoyens ne se contentaient plus d’acheter des obsèques, mais participaient aussi aux décisions de l’entreprise qui les organise ?
Encore faut-il savoir ce que recouvre vraiment le mot « coopérative ».
Une entreprise de pompes funèbres… qui appartient à un collectif
Une coopérative funéraire est d’abord une entreprise de pompes funèbres. Comme tout opérateur funéraire, elle doit être habilitée par la préfecture et respecter la réglementation. Comme une pompe funèbre traditionnelle ou publique, elle accueille donc les familles, organise les obsèques, coordonne les différents intervenants et fournit les prestations et les articles choisis.
Ce qui la distingue n’est donc pas son métier, mais la manière dont l’entreprise est gérée et à qui elle appartient.
Dans les coopératives funéraires citoyennes qui se développent en France, la forme la plus fréquente est la Société coopérative d’intérêt collectif, ou SCIC. Son capital peut ainsi réunir plusieurs catégories de sociétaires :
salariés
bénéficiaires ou usagers
citoyens
associations ou entreprises partenaires
et même collectivités territoriales.
Autrement dit, l’entreprise n’appartient pas à un entrepreneur isolé ni à des investisseurs extérieurs : elle appartient à celles et ceux qui prennent part au projet et à son utilité sur le territoire.
Qui possède ? Qui décide ? Où va l’argent ?
Pour comprendre ce que change réellement le modèle coopératif, trois questions suffisent.
Qui possède l’entreprise ?
Les sociétaires souscrivent une ou plusieurs parts sociales. Leur apport constitue le capital de la coopérative et leur donne le droit de participer à sa gouvernance. Le capital est généralement variable : de nouvelles personnes peuvent rejoindre le projet au fil du temps.
Qui décide ?
Dans une coopérative, le pouvoir n’est pas proportionnel au nombre de parts détenues. Le principe est celui d’une personne (physique ou morale) égale une voix, éventuellement organisé en collèges représentant les différentes parties prenantes. Une personne qui apporte beaucoup d’argent ne peut donc pas, pour cette seule raison, imposer ses décisions.
Où vont les bénéfices ?
Une SCIC reste une entreprise de droit commercial : elle doit équilibrer ses comptes, payer ses salariés, investir et assurer sa pérennité. Mais sa lucrativité est limitée. Au moins 57,5 % de ses excédents doivent alimenter des réserves impartageables. Cet argent reste dans l’entreprise, pour sécuriser son modèle ou investir, et ne peut pas être distribué entre les associés lors de sa dissolution.
La recherche du profit cesse ainsi d’être la finalité de l’activité. La valeur créée sert d’abord la continuité du projet collectif.
Ce que le statut coopératif change… Et ce qu’il ne garantit pas
Une coopérative funéraire n’est pas nécessairement moins chère, plus écologique, plus transparente (sauf pour ses membres bien sûr) ou plus attentive aux familles qu’un autre opérateur. Une entreprise funéraire traditionnelle ou publique peut elle aussi proposer un accompagnement de grande qualité, limiter la pression commerciale, privilégier des fournisseurs locaux et mener des actions d’information.
La différence de ce statut se situe ailleurs :
dans la propriété de l’entreprise
la répartition du pouvoir
et l’affectation d’une partie de ses résultats.
Il permet à plusieurs catégories de parties prenantes de participer à la gouvernance et protège une part importante des bénéfices, qui reste au service de la pérennité du projet.
Ce cadre peut favoriser des orientations sociales, territoriales ou environnementales, mais seulement si c’est cela fait partie du projet.
Un modèle encore très peu développé en France, mais éprouvé ailleurs
En France, le mouvement reste récent. La première coopérative funéraire citoyenne a été créée en 2016 à Orvault, près de Nantes. En 2025, une note de la Fondation Jean-Jaurès, issue d’un travail mené avec plusieurs acteurs du mouvement coopératif, recensait huit coopératives funéraires citoyennes en activité, réunissant près de 3 000 sociétaires et accompagnant environ 600 familles par an.
Le Québec offre un exemple plus ancien et plus développé. Sa première coopérative funéraire voit le jour à Château-Richer en 1942, à l’initiative de l’abbé Louis-Philippe Gravel, avec pour objectif d’éviter que le coût des obsèques n’endette les familles. Le mouvement prend véritablement son essor dans les années 1970, avant de se structurer avec la création de la Fédération des coopératives funéraires du Québec en 1987. Celle-ci rassemble aujourd’hui 19 coopératives, plus de 270 000 membres et une centaine de points de service, qui accompagnent plus de 16 000 familles chaque année. En 2023, ce réseau représentait près de 20 % du marché québécois, dans une province comptant quasiment 8 fois moins d’habitants qu’en France.
Ces ordres de grandeur donnent une idée du potentiel de développement de ce modèle en France. Environ 648 000 décès y ont été enregistrés en 2025, tandis que le marché des services funéraires représente plus de 3 milliards d’euros par an.
Dans ce contexte, la forme de propriété et de gouvernance des opérateurs, comme la manière dont la valeur créée est répartie, constituent un vrai enjeu, comme le rappelait la tribune du Kiif en juin dernier : La mort mérite aussi son économie sociale et solidaire.
« Coopérative funéraire » : un même nom pour des réalités différentes
Le mot « coopérative » évoque spontanément la solidarité et le collectif. Mais il peut désigner des organisations très différentes. Pour éviter les confusions, il faut regarder non seulement le nom affiché, mais aussi la forme juridique, l’activité réellement exercée et l’identité des sociétaires.
Une coopérative funéraire citoyenne
C’est généralement à cela que l’on pense quand on parle de coopérative funéraire. C’est une société coopérative — souvent une SCIC mais cela peut aussi être une SCOP — qui exerce elle-même le métier d’opérateur funéraire. Les salariés, les citoyens, les usagers et les partenaires du territoire peuvent participer à son capital et à sa gouvernance. C’est le modèle choisi par exemple par les coopératives funéraires de Rennes, Nantes, Bordeaux ou Caen et par la coopérative funéraire de La Petite Faucheuse, la toute première coopérative funéraire sur le territoire occitan (je vous en parle plus bas) !
Une association de sensibilisation ou de préfiguration
Une association peut faire vivre une coopération très réelle : organiser des temps de convivialité, informer sur les droits, porter un plaidoyer ou encore préparer la création d’une future entreprise. Elle n’est cependant pas, juridiquement, une société coopérative. Son statut ne dit pas non plus, à lui seul, si elle exerce une activité funéraire : une association peut devenir opérateur de pompes funèbres, à condition de faire évoluer préalablement son statut en entreprise (coopérative ou autre) et d’obtenir l’habilitation nécessaire.
À Toulouse, la structure qui communique sous le nom de Coopérative Funéraire Occitane est en réalité l’association Et si on mourait autrement. Son site précise qu’elle n’assure pas elle-même de services funéraires et qu’elle se consacre à l’information, au débat, aux événements et au plaidoyer. Ces actions sont bien réelles, mais la structure n’est ni une société coopérative ni un opérateur de pompes funèbres.
Nous regrettons donc le maintien d’une appellation susceptible de laisser croire au public qu’il s’agit d’une entreprise funéraire coopérative organisant des obsèques. Dans un secteur régulièrement interrogé sur la transparence de ses pratiques et la lisibilité de son offre, il nous paraît au contraire essentiel que chaque structure indique clairement son statut et la nature des services qu’elle propose.
Une coopérative de professionnels du funéraire
Le modèle coopératif peut également être utilisé pour organiser la coopération entre plusieurs entreprises funéraires indépendantes. La structure commune leur permet alors de mutualiser des moyens : achats, outils, communication, formation, accompagnement juridique ou financier, partenariats nationaux et enseignes.
C’est le rôle de l’UDIFE, devenue SCIC en novembre 2023. Elle fédère des opérateurs funéraires indépendants et anime plusieurs enseignes, dont la principale est Le Choix Funéraire. La dimension coopérative se situe donc d’abord au niveau de la structure qui rassemble et accompagne les entreprises membres du réseau.
Les agences qui exercent sous l’enseigne Le Choix Funéraire conservent leur propre personnalité juridique et ne sont pas, de fait, constituées sous forme coopérative mais peuvent l’être. C’est le cas de la coopérative funéraire de Lille qui a rejoint l’UDIFE. Une coopérative locale peut donc elle-même appartenir à un réseau coopératif professionnel.
Ces différentes formes ne s’opposent pas nécessairement. Elles interviennent simplement à des niveaux distincts : une coopérative locale organise la propriété et la gouvernance de l’entreprise qui accompagne les familles sur un territoire ; une coopérative d’opérateurs mutualise des ressources et des services entre plusieurs entreprises indépendantes.
En Occitanie, La Petite Faucheuse passe du projet à l’entreprise
Comme écrit plus haut, à Lautrec, dans le Tarn, La Petite Faucheuse franchit aujourd’hui une étape décisive. Officiellement née en 2024 (mais Laetitia Barbry, sa fondatrice, travaille à ce projet depuis 2021) sous la forme d’une association de préfiguration, elle anime déjà des cafés mortels, des permanences consacrées aux droits funéraires et des actions de sensibilisation. Elle prépare désormais l’ouverture d’une agence de pompes funèbres sous statut SCIC et a lancé un appel à parts sociales.
Son projet a une particularité forte : faire vivre une coopérative funéraire rurale, ancrée dans le Lautrécois-Pays d’Agout, pensée avec les habitants et destinée à accompagner concrètement les familles lors d’un décès. L’ouverture, annoncée pour l’automne 2026, doit faire de La Petite Faucheuse la première coopérative funéraire citoyenne opératrice en Occitanie.
La neuvième planète a choisi de souscrire des parts sociales de cette future SCIC. Ce soutien est cohérent avec ce que nous défendons : une information accessible, des choix éclairés, des funérailles qui ressemblent aux personnes et des modèles capables de remettre une part de décision entre les mains des citoyens.
Car une coopérative ne se résume pas à un nom sympathique ni à une déclaration d’intention. C’est une organisation précise de la propriété, du pouvoir et de l’économie de l’entreprise. Et dans le funéraire, où les décisions se prennent souvent dans l’urgence et la vulnérabilité, savoir qui possède, qui décide et au bénéfice de qui, nous semble une question profondément citoyenne.
par Caroline




Commentaires