top of page
Rechercher

Un mort doit-il être beau ?

  • 6 mars
  • 5 min de lecture

Dernière mise à jour : 8 avr.

La mort de Casagemas - Pablo Picassso, été 1901 Huile sur toile, 29,6 x 34,8 cm Paris, Musée Picasso (un mort bien vert, avec une blessure, qui porte son histoire)
La mort de Casagemas - Pablo Picassso, été 1901 Huile sur toile, 29,6 x 34,8 cm Paris, Musée Picasso (un mort bien vert, avec une blessure, qui porte son histoire)

Doit-on “arranger” nos morts pour leur dire adieu ?


Quand j’ai fait ma formation de conseillère funéraire, il y a une phrase qui revenait comme un refrain : «Les thanatopracteurs font un métier formidable, ils redonnent leur dignité aux morts.»


Alors oui : quand il s’agit de reconstruction après accident, je suis la première à être admirative. Il y a là un savoir-faire, une délicatesse, parfois même une forme de réparation pour les proches. Mais dès qu’on sort de ces situations-là, je me suis mise à douter. Pas du sérieux des pros — de la logique qui nous pousse, presque par défaut, à considérer qu’un mort devrait être… amélioré.


Parce qu’au fond, la question n’est pas “est-ce que c’est joli ?” La vraie question, c’est : est-ce qu’on a besoin que la mort soit maquillée pour pouvoir dire au revoir ? Et si oui… pour qui le fait-on ? Pour le défunt ? Pour nous ? voire même pour la pompe funèbre ?


Ma grand-mère avait l’air… morte


J’ai perdu ma grand-mère au début des années 90. Je m’en souviens assez bien. C’était à la campagne. On l’a veillée dans sa chambre. Les enfants (dont je faisais encore partie) avaient le droit de la voir — mais c’était très cadré. J’ai le souvenir d’une espèce de protocole : on n’avait pas le droit de rester trop longtemps, c’était un lieu d’adultes. Le temps de mettre un peu d’eau bénite et zou, il fallait filer. (Frustration maximale, parce que j’étais déjà curieuse.)


La chambre était “dressée” pour ça : volets fermés, bougies, silence.Ma grand-mère était coiffée, mais pas maquillée. Je me souviens de ses oreilles immenses mais je me souviens surtout qu’elle avait le teint livide, un peu olivâtre, les joues creusées. On n’aurait pas dit qu’elle dormait. Elle n’avait pas l’air “apaisée”. Elle avait l’air… morte.

C’était triste et c’était dur. Mais c’était exactement ce que nous vivions. Et il n’a jamais été question de le cacher. Inutile de dire qu’elle n’avait pas reçu de “soins de conservation”.


Et là je me suis surprise à me poser, des années plus tard, une question bizarre :Est-ce que j’aurais préféré qu’elle ait les joues roses ? Une peau plus claire, plus rebondie ? Qu’elle paraisse “revenir” ? Qu’on se dise : tiens, on dirait qu’elle va se réveiller… ?

Sincèrement, je ne crois pas.


Elle était morte. C’était un déchirement. Ce n’était pas “beau”. Mais ce n’était pas non plus monstrueux. C’était la réalité — et on l’a affrontée ensemble.

À l’inverse, quand j’ai perdu ma mère il y a quinze ans, elle avait reçu ces fameux “soins”, à la demande de mon beau-père — je suis à peu près certaine qu’il ne mesurait pas ce qu’il avait demandé. Nous avons veillé, dans un salon funéraire assez sordide, une véritable poupée de cire, lisse, rebondie, surmaquillée, qui ne ressemblait absolument pas à ma mère.


Quand on cache, on imagine pire


Je crois que quand on ne montre pas, on fabrique mentalement une version plus effrayante que ce qui existe. L’inconnu gonfle, prend toute la place. Et j’ai l’impression que c’est un peu ce qui nous arrive avec la mort : on la tient si loin qu’elle devient… une créature.


Et puis, on vit dans une société où il faudrait être jeune, lisse, “présentable”, jusqu’au bout. Comme si le dernier adieu devait passer par une sorte de filtre Instagram funéraire : pas trop de plis, pas trop de marques, pas de couleur “qui vire”. 

Sauf que… un corps mort, ça change. Et c’est normal.


Les “soins” qui n’en sont pas


On parle de “soins de thanatopraxie”. Mais le mot “soin” est trompeur : il ne s’agit pas de soigner quelqu’un. Il s’agit de retarder certains signes, de stabiliser l’apparence, via des produits biocides (qui sont donc eux aussi des pesticides dans nos cimetières même si on fait comme s’ils n’existaient pas) et une intervention technique.

Je sais aussi — pour fréquenter des conseillers funéraires — que beaucoup sont très soucieux d’apporter du réconfort aux familles, et parfois aussi de se protéger eux-mêmes de situations difficiles. La peur numéro un, c’est que “le corps tourne” ou “vire”, notamment que la couleur du corps change. Et je comprends : c’est leur quotidien, leur responsabilité, leur charge.


Mais je me demande quelle est la réalité, sur le terrain. Est-ce qu’il y a vraiment tant de corps qui “tournent” ? Est-ce qu’on a des chiffres, des ordres de grandeur — ou est-ce qu’on navigue surtout à l’intuition, à la peur du “ça va se voir”, au réflexe de tout lisser ? Ou… pire, de faire un max de stat de ventes de soins, ce qui est bel est bien le cas pour les grands groupes de pompes funèbres où on vous vend un soin que vous en ayez besoin ou pas.


Ce qu’on sait, en revanche, c’est que la France n’est pas la norme : selon l’AFIF, en Europe, la thanatopraxie par injection d’un produit formolé ne concernerait qu’environ 3% des décès. Et le HCSP insistait sur la nécessité d’une “information éclairée” des familles et rappellait qu’en cas de décès à domicile, le froid peut parfois suffire et éviter certains transferts. 


Alors avant de médicaliser l’apparence, est-ce qu’on n’aurait pas intérêt, parfois, à commencer par ajuster l’environnement ? Une bonne lumière (on néglige trop ce paramètre qui est pourtant GIGA important, mais certes cûuteux), une réfrigération bien maîtrisée, un temps de présentation adapté, et surtout un accompagnement qui explique ce qui est normal (et ce qui ne l’est pas). Parce que oui : le corps change. Comme… tout ce qui est vivant.


Les couleurs qui nous dérangent… et celles qu’on adore


Au risque de choquer, j’ai toujours regardé mes bleus changer de couleur avec une fascination mal dissimulée. Et la nature fait pareil, à ciel ouvert, sans demander la permission : à l’automne, la chlorophylle s’efface, d’autres pigments apparaissent. C’est l’avènement des anthocyanes et on trouve ça magnifique. Les vignes vierges explosent en rouge, les feuilles brunissent, le vivant se transforme sous nos yeux — et ça ne scandalise personne.


Pourquoi, quand il s’agit du corps humain, cette transformation deviendrait-elle instantanément “indigne” ?


Alors… beau, non. Juste, peut-être.


Au fond, je ne suis pas en train de dire : “la thanatopraxie c’est mal” et “il ne faut jamais y recourir”. Il y a des situations où elle peut aider : quand un corps a été abîmé, quand un long délai est nécessaire, quand une famille le demande en connaissance de cause, quand le contexte est complexe.


Mais j’aimerais qu’on puisse se poser la question autrement.Pas “est-ce qu’il est beau ?” Plutôt : de quoi avons-nous besoin, nous, pour dire au revoir ? Et surtout : est-ce qu’on laisse vraiment le choix aux familles, avec une information claire, apaisée, non culpabilisante ?


Parce qu’un mort n’a pas besoin d’être beau.Nous, peut-être, avons besoin qu’il soit reconnaissable, habitable, supportable. Et ça, ça ne passe pas forcément par avoir l’air vivant ou juste endormi.

Parfois, ça passe juste par un espace, un temps, une lumière… et le courage d’accepter que la mort a un visage.



par Caroline

 
 
 

Commentaires


bottom of page