La dignité chez un mort
- 14 févr.
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Dernière mise à jour : il y a 4 jours

Pourquoi est-ce le tout premier sujet dont j’ai envie de parler ? Parce que ce qui m’a amenée dans le secteur funéraire, à la base, c’est une idée simple (et explosive) : rendre possible la biodégradation des corps — autrement dit, ce qu’on appelle parfois le compostage humain (QUOI ??). Et cette idée-là, très souvent, on la balaie d’un revers de main avec un mot : “indigne”.
Pendant ma formation de conseillère funéraire, j’ai aussi beaucoup entendu que les thanatopracteurs “redonnaient leur dignité” aux défunts. Comme si, à l’inverse, mourir sans maquillage — ou sans ce fameux masque mortuaire — était, au fond, indigne.
Ce qui est fascinant, c’est à quel point le “digne” et “l’indigne” changent selon ce qu’on s’imagine. Nos pratiques funéraires parlent beaucoup de dignité… mais elles organisent surtout le secret. Pour beaucoup d’entre nous, ce qui se passe après la mort oscille entre deux images : Blanche-Neige dans son cercueil de verre… et une vision tellement épouvantable qu’il faudrait la tenir à bonne distance. Dans les deux cas, ce sont rarement des représentations rationnelles — encore moins scientifiques.
Moi qui viens du monde des sciences du vivant, c’est paradoxalement la mort de ma mère qui m’a forcée à regarder la question en face. Et là, ça m’a frappée : nos corps sont de la matière organique. Nous sommes faits pour retourner au cycle du vivant. Alors pourquoi les traite-t-on si souvent comme des… déchets toxiques ?
Petit détour par nos pratiques
En France, au moment du décès, les deux options les plus fréquentes sont la crémation ou l’inhumation.
La crémation (les professionnels du funéraire n’aiment pas que l’on dise incinération), c’est la réduction du corps (et du cercueil) sous l’action d’une très haute température, pendant plusieurs heures, jusqu’à obtenir des cendres.
L’inhumation (l’enterrement), c’est placer le corps dans un cercueil et l’enfouir — en général autour de 1,50 m de profondeur — avec un “vide sanitaire” entre le cercueil et la surface. Elle peut se faire en caveau (fosse maçonnée) ou en pleine terre (le cercueil repose directement sur la terre). Ensuite, il peut y avoir un monument… ou pas.
Dans un cas comme dans l’autre, le corps n’est presque jamais placé dans des conditions favorables à une biodégradation “saine” et rapide, qui demanderait au minimum :de l’oxygène (donc de l’aération), de la matière carbonée (copeaux, feuilles mortes…), et tout un monde de microfaune et macrofaune nécrophage — qui, spoiler : ne vit pas à grande profondeur.
Et l’évocation même de cette biodégradation fait souvent frissonner. Comme si le simple fait d’en parler menaçait la “dignité”.
Sauf que… ne pas y penser n’empêche pas les choses de se passer.Alors, qu’est-ce qu’il se passe réellement dans nos cimetières ? Et est-ce vraiment ça, la dignité ?
Le cimetière : calme en surface, très actif en dessous
Une fois inhumé dans sa concession (caveau ou pleine terre), le défunt — dans son cercueil — subit à son rythme les assauts de la thanatomorphose, loin de nos yeux… et loin aussi de ces “insectes partenaires” qui font une partie du travail dans la nature (tant mieux diront certains… mais est-ce si sûr ?).
Avec le temps, la concession se remplit : d’autres défunts de la famille, une place, puis une autre… Et quand il n’y a plus de place, on en arrive à ce qu’on appelle une “réduction”.
Concrètement, on fait intervenir un professionnel pour ouvrir la concession, puis ouvrir des cercueils anciens (avec tout ce que cela implique administrativement : accord des ayants droit, délais, etc.). Les fossoyeurs découvrent alors des corps dans des états très variables : décomposition avancée, momification parfois, situations incompréhensibles faute d’études et de connaissances partagées sur ce qui se passe réellement sous les sols de nos cimetières. Puis on réunit les ossements dans une seule boîte, un reliquaire, sur lequel on inscrit les noms.
Et là, je ne peux pas m’empêcher de le dire : même avec toutes les précautions du monde, je ne trouve pas cela très “digne”. J’ai appris récemment un mot qui m’a percutée : la fongibilité (version ultra simplifiée : le fait que des choses deviennent interchangeables). On n’utilise jamais ce terme pour parler de corps — sauf dans des contextes terribles comme les génocides. Et pourtant, dans une réduction, d’une certaine manière, les corps deviennent “fongibles”. C’est troublant.
Et si on inversait la logique ?
Et si on imaginait une inhumation végétale — ou, disons plus exactement, une inhumation pensée pour favoriser la biodégradation du corps, avec ce que la science sait aujourd’hui ?
C’est précisément ce sur quoi travaillent des acteurs comme Damien Charabidze avec l’association Humo Sapiens : une inhumation moins profonde, pour que la faune du sol soit présente ; un apport carboné (copeaux, paille, BRF…) ; une aération ; et surtout, éviter tout ce qui entrave le processus (soins invasifs, matériaux non biodégradables, enfermement prolongé…).
Dans ces conditions, le corps se transforme plus vite, plus proprement, plus logiquement — parce qu’il redevient ce qu’il est : de la matière vivante en devenir.
Est-ce indigne ? Je vous laisse en juger.
Si on allait dans cette direction, les cimetières cesseraient d’être des zones de stockage qu’il faut “désengorger” périodiquement par des pratiques parfois glauques. Ils pourraient redevenir ce qu’ils prétendent déjà être : des jardins du souvenir, où l’on rend réellement les corps à la nature.
par Caroline de Rauglaudre



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